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| 01 - | Demi-Portion | (1986) | - n° 1432 |
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| par Pachtonzo le 06/03/2021. |
Francis Devlin est un new yorkais transparent, sans éclat, sans charisme, socialement mal inséré, flanqué d'une femme infidèle.
Mais un jour, par hasard, il se découvre un don, qu'un traumatisme accidentel a engendré.
Il peut ainsi provoquer instantanément la mort de ceux qui lui inspirent la moindre aversion.
Un pouvoir qui va attirer la convoitise de ceux qui sont prêts à tout pour accroitre leur emprise sur les autres...
| par Pachtonzo le 06/03/2021. |
Stork est un auteur qui aime entrelacer les frontières romanesques. Le lecteur est donc convié à s'improviser agent des douanes.
D'un côté, on évolue dans le récit fantastique traditionnel, tout en déambulant dans un décor de roman noir à la Mc Bain, puis la narration se met sur les rails du polar avec quelques arrêts dans les gares du roman sentimental, avec comme destination le bon vieux roman d'anticipation, bien à sa place dans la collection éponyme.
Pour l'ambiance polar, elle est au coeur du 87° district d'Isola.
La grande pomme avec des flics qui ressemblent à des gangsters et des mafieux embarrassés de morale primaire.
La pègre, les avocats marrons et les parrains tous droit sortis d'un film de Coppola.
Pour parfaire les identifiants du genre, il ne manque ni l'ingénue libertine ni un parangon de femme fatale.
On lorgne aussi du coté de Jim Thompson ou de David Goodis avec leurs bandes de caves, de déclassés qui finissent par faire la pige aux 1275 âmes (au moins) qui les entourent. Cette demi-portion, comme dans les chefs d'oeuvre des maîtres précités, va ébranler les hiérarchies les mieux cristallisées. Les miracles dont il est capable ont cependant un effet salvateur. Il aseptise , dans sa radicalité, les effets délétères de la corruption avec des velléités d'épurateur des marchands du temple. Aiguillonné par une conscience progressive de ses pouvoirs dévastateurs, le réprouvé enfile l'uniforme de surhomme.
Insidieusement, le récit prend l'aiguillage du fantastique.
Un glissement qui laisse transparaitre, en filigrane, le thème biblique du renversement de la force au profit du faible et au détriment du puissant.
Il y a du David affrontant Goliath dans cette demi-portion. Le voici désormais sur un piédestal.
L'intention de l'auteur est visiblement de subvertir les codes narratifs du film de mafia (emprise familiale, morale à sens unique, sens des hiérarchies traditionnelles, appétit de pouvoir) en y introduisant un virus, celui du supranormal.
On voit ainsi le monde à partir de sa petite taille.
La contre-plongée n'efface jamais le contre-champ et finit par s'y substituer.
On le voit, on est loin du space-opéra. Pas de voyage intersidéral avec rencontre du 3° type. L'extra-terrestre est ici parmi nous.
Les thèmes fantastiques sont enchâssés dans le quotidien d'une ville tentaculaire comme une excroissance normale de son inhumanité.
L'homme, cependant, ne se laisse pas dépasser si aisément et sans douleur. Le destin, dans ce qu'il avait d'immuable, résiste et s'accroche.
Change-t-on impunément de trajectoire d'une vie condamnée à l'uniformité ? Les passions mortelles sont encore là, à la fois dérisoires et résistantes. Elles finiront par prendre le dessus sur l'anomalie que représente cet être insignifiant qui côtoie la démesure.
A partir de ce levain fantastique, la pâte romanesque gonfle agréablement, sans grumeau, pleine de sucs agréables aux papilles. Ce qui pourrait paraître, au premier abord, comme un habile tricotage de thématiques prévisibles, s'effiloche, fait des trous dans le maillage où se logent l'inconnu, les voies de traverse qui mènent vers des territoires situés à la marge de la fiction populaire, mais sans jamais verser dans le roman expérimental.
Pour finir, l'auteur ose un audacieux parallèle entre la monstruosité et la sainteté. Deux faces d'une même réalité, par delà le bien et le mal. L'itinéraire de Devlin devient ainsi la tracé d'une ascèse d'ordre mystique.
Belle prouesse pour un livre qui ne dépasse pas les 200 pages.
Au final une demi-portion intellectuellement très calorique.
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Dernière modification de cette page le Samedi 6 Mars 2021